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En photo Publié le 9 janvier 2017

Focus livre : BeautieS de Françoise Spiekermeier

BeautieS, Françoise SpiekermaierFrançoise Spiekermeier a découvert le monde à travers la photographie, l’écriture – et les guerres. Mais après avoir documenté les champs de bataille du Kosovo, de Tchétchénie et d’Afghanistan, cette anthropologue de formation a décidé de porter son objectif sur les déclinaisons de la beauté : son projet BeautieS est né d'un basculement du regard, opéré au coeur des paysages les plus violents de l'histoire récente.

Au fil de ses images, regroupées aujourd'hui dans un magnifique livre publié aux éditons de la Martinière et glanées aux quatre coins du monde, la photographe nous fait part de son émerveillement continu devant la multiplicité des expressions de cette beauté, et interroge en filigrane la toute-puissance picturale de la mode.


Cette inlassable voyageuse nous devoile ici quelques éléments de sa démarche.

BeautieS, La Beauté sauvera le Monde, Françoise Spiekermeier, Ed. La Martinière, 35 euros.

 

Négatif + : Comment s’est produit le déclic qui vous a conduit à cette nouvelle série ?

A 33 ans, j’ai décidé de m’intéresser au reportage de guerre que j’ai expérimenté pendant plusieurs années, en freelance, la plupart du temps en commande pour Paris-Match. Au retour d’un reportage en Tchétchénie, en 2003, j’ai contracté une maladie qui a nécessité plusieurs mois de traitement. J’ai dû remettre en perspective ma pratique du journalisme et, pour me projeter dans l’avenir, j’ai décidé de traiter un thème positif, en termes énergétiques, en relation avec ce qu'il me semblait important de valoriser – après avoir vu le pire, souligner la beauté de l’humanité. Je me suis tournée vers les sociétés traditionnelles d’Afrique, plus précisément leurs codes esthétiques. L’idée de faire ressortir la diversité humaine m’intéressait, mais aussi l’idée d’universel, d’une humanité une dans son souci d’esthétique corporelle.

Une fois guérie, par la pensée positive, j’ai fait un emprunt et décidé de « miser » sur ce projet en finançant mon premier voyage en Ethiopie : BeautieS était lancé !

 

Négatif + : A ce propos, comment avez-vous réussi à trouver les fonds nécessaires à cette entreprise ?

Du fait que je vais photographier ces cultures sur leur terre d’origine, les coûts sont importants. Le voyage en Ethiopie a duré trois semaines en autonomie, du luxe ! Pour d’autres pays, comme l’Inde ou la Papouasie Nouvelle Guinée, j’ai mis à profit un déplacement professionnel (tournage, reportage de voyage) pour compléter la série. Je suis donc en permanence à la recherche de commandes, de partenariats ou idéalement d’un mécénat pour réaliser dans les meilleures conditions ce travail documentaire à portée « anthropologique ». L’anthropologie commence timidement à intégrer l’image photographique dans le processus de recherche. Il y a encore tout à faire dans ce domaine. Je propose donc ici de fusionner photojournalisme et anthropologie. Un peu (toutes proportions gardées !!) à la manière d’un Edward S. Curtis qui, passionné par les sociétés amérindiennes, a bataillé toute sa vie pour trouver des financements pour ce qui est devenu l’un des travail encyclopédiques les plus achevé et unique sur la civilisation amérindienne. La qualité a un coût, dans tous les domaines !

 

Négatif + : Comment êtes-vous entrée en contact avec vos modèles ? Vos images créent un espace surprenant, à la fois spontannées et mises en sène…

Venant du photojournalisme, du reportage d’actualité, je privilégie la spontanéité. Mes portraits semblent peut-être posés mais ce sont des personnages « saisis » souvent furtivement, au bord de la route, des images réalisées très vite pour ne pas altérer la magie de la rencontre et la fraicheur des expressions. Je fonctionne en privilégiant l’effet de surprise, tout en ayant négocié au préalable avec mon modèle les termes du « contrat » : c’est toujours un acte « win-win », pas question de prendre sans donner en retour. Cela débouche sur une confiance, et parfois une invitation à visiter le village ou la famille et d’entamer un autre volet du travail sur la technique ou le rituel de beauté. Concernant les destinations, ce sont davantage les cultures qui motivent mes choix, plus que les pays.

 

Négatif + : Cette beauté que vous poursuivez semble souvent surgir de la confrontation des canons traditionnels avec ceux de l'occident…

La beauté que je photographie est effectivement de plus en plus « hydride », car les populations traditionnelles sont peu à peu modelées par l’intensification des contacts avec la société occidentale, que ce soit à travers le tourisme, le commerce, les missions évangéliques ou l’arrivée des ONG, tout comme par les produits manufacturés mis à leur portée sur les marchés. Cela donne l’impression d’un nivellement, d’une perte d’identité par le changement esthétique. Cela rend également ces personnes extrêmement plus proches de nous dans la mesure où le mélange des genres et des styles définit exactement notre époque et son esthétique (à travers le vintage et la cohabitation des styles). Or le changement et l’adaptation ont toujours été une constante. Les sociétés évoluent rarement en vase clos. Quels que soient les codes, les valeurs esthétiques, la recherche de la beauté reste une constante à travers les sociétés humaines. C’est en cela que la beauté est « universelle », tout en s’exprimant à travers une multitude de modalités et de formes, jamais figées mais en constante évolution.

 

Négatif + : Sur un plan purement vestimentaire, quels sont les modes d’intégration des canons occidentaux ? 

En occident, les canons vestimentaires sont le fruit d’une industrie, du marketing ou d’une matrice iconographique alimentée par les réseaux sociaux. Les choix esthétiques semblent résulter d’un choix individuel, être l’expression de l’individualité par excellence. Or, paradoxalement, soit l’individu est trop soucieux d’esthétique, de "validation"  et de promotion sociale et se rend esclave des diktats de la mode imposés par l’hyperconsumérisme, soit son choix esthétique est motivé par une opposition au système. Entre les deux, l’accélération du temps laisse peu d’espace pour le soin véritable du corps. La paupérisation des masses aboutit à une altération de la qualité esthétique du vêtement, du fait de la dévalorisation de l’humain.  En milieu « traditionnel », dans le bush africain par exemple, l’individu garde toute sa place au sein de la société, ceci malgré les pressions de l’extérieur (les politiques d’assimilation ou d’acculturation développées par l’administration centrale, par exemple). La cohésion sociale est si forte que l’individu n’a pas besoin de miser sur l’apparence pour se sentir exister : il existe dans le groupe avant tout, à l’intérieur de rituels mis en œuvre au sein du groupe. La beauté est une sorte de « sensualité sociale » permettant à chacun de sentir sa place à l’intérieur du corps social. C’est ce que j’ai constaté sur le terrain en Inde, en Afrique, en Papouasie, dans toutes les sociétés traditionnelles.

 

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