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En photo Publié le 7 août 2015

Gueule d’Ange – Numéro 37 – Spécial Voyageurs Créateurs

Rencontrer Catherine Gaudin et Seydou Touré est une expérience particulière.


Elle remet en cause tous les constats sur la vie en couple. Ils paraissent 10 ans de moins, le regard pétille et se charge d’amour dès qu’ils échangent entre eux, chaque question est l’occasion de se remémorer des expériences communes : les galères administratives pour franchir une frontière, le bonheur d’une rencontre, les batailles dans l’organisation d’une exposition,  la colère face à la maltraitance et aux préjugés, … Toutes les émotions, chaque événement, sont vécus et relatés à deux. On est happé par la gentillesse et la spontanéité de ce couple, conquis par les sourires et les regards, on les quitte réjoui par tant de vitalité, de bienveillance, avec l’envie d’être meilleur.

 


Catherine Gaudin et Seydou Touré : Une oeuvre à deux

 

Ils se sont rencontrés en 1989, ils avaient 17 et 19 ans, Catherine Gaudin est alors étudiante en lettres et passionnée de voyage, Seydou Touré diplômé de l’école de cinéma « Plateau Phi ». 26 ans après, et quelques 60 expositions, dont certaines très médiatisées, au Lucernaire et au Grand Palais, des reportages dans le monde entier, principalement en Inde, Afrique et Amérique du Sud, les deux photographes semblent toujours vivre dans l’émerveillement et l’admiration de l’un pour l’autre comme aux premières années de la passion amoureuse que d’aucuns qualifient d’aveuglement et qui là, à l’inverse, semble  s’être nourrie et régénérée dans l’acuité du regard.

La photographie en couple n’est pas si courante. On a de grands exemples de photographes vivant ensembles, on pense à Henri Cartier Bresson et Martine Franck, John et Claude Batho ou Helmut Newton et Alice Springs, mais leurs œuvres restent distinctes et leur égo de créateur affirmé. Avec Catherine Gaudin et Seydou Touré, la fusion est intime et permanente. Ils choisissent les thèmes, rencontrent, photographient, sélectionnent et exposent d’un même cœur à corps. Ils parcourent le monde d’un regard unique, d’une même sensibilité, ouverts à l’autre et tout particulièrement aux déshérités. Ils construisent une œuvre à deux. Elle dit bien être attirée par les plans rapprochés, par les visages, avec des focales un peu plus longues, alors que lui se dit plus enclin au paysage, mais finalement, à force de voir à deux, de baigner dans les images de l’un et de l’autre, les signatures se confondent.
 

« C’est proche de la misère que nous avons fait nos plus belles rencontres. Celle-ci nous semble plus supportable à Bombay et à Calcutta qu’ici. Peut-être parce qu’en Inde nous ne sommes que de passage, mais la précarité, les rasages de villages, la privation d’eau, c’est ici, aux portes de Paris. »
 

Photographes de rue, d'ici et d'ailleurs


Catherine Gaudin et Seydou Touré se considèrent avant tout comme des photographes de rue, 
une photographie entièrement consacrée à l’humain, attirée par les minorités et les contre-cultures. « Ce sont les gens qui nous intéressent. Nous pouvons même ne pas faire de photos si nous n’avons pas l’entière confiance de ceux que nous devons photographier. »

Leurs premiers reportages étaient sur les bidonvilles de banlieues, puis très vite, sous l’influence de Catherine Gaudin et son désir de voyage, ils se sont orientés vers l’Afrique, le tour 
du Maroc en voiture en 1990, le Sénégal, …, puis l’Asie avec l’Inde comme destination 
privilégiée et l’Amérique du Sud. Ils photographient en argentique, avec un Minolta 24 x 36 puis des moyens formats Rolleiflex et Mamiya. Ce n’est qu’en 2012 qu’ils passent au numérique avec 
des Canon EOS 5D. 
« Amoureux de la diapositive depuis mes études de cinéma, j’ai toujours privilégié ce support, allant jusqu’à l’utiliser en moyen format avec toutes les difficultés que cela suppose. On aimait bien aussi le noir et blanc en argentique. Ce qui nous a fait basculer vers le numérique en 2012, c’est la possibilité de faire photos et films avec un même appareil. Nous nous sommes allégés de la caméra vidéo qui servait à la réalisation du film qui accompagne chacun de nos voyages, soit en making off, soit pour un film à part entière.» 

Passionnés de photos, boulimiques de voyages, ils enchainent depuis un quart de siècle les thèmes personnels et les commandes, photo et vidéo, pour des ONG et des institutions publiques. Leurs archives pourraient alimenter à posteriori nombre de thématiques et bien des sujets n’ont pas encore été montrés, comme « Un monde nomade» ou « Tsiganie » qui sont prêts à être diffusés.
 

Mines de sel


« Ce projet est né lors d’un voyage au Sénégal, il y a 5 ans, aux abords du « lac rose », l’un des rares voyages que nous faisions sans but photographique. Nous avons rencontré les sauniers de ce site exceptionnel d’extraction du sel et nous avons pensé à Gandhi, à sa marche du sel, à la valeur symbolique et émotionnelle de ce produit de première nécessité. Ce projet est devenu une évidence, avec toutes ses facettes : sociale, documentaire et surtout humaine. Nous avons repéré les sites sur la carte, sur les 5 continents, et nous nous sommes aperçus qu’une vie ne suffirait pas à les couvrir.  Nous avions en tête un projet faramineux, le projet d’une vie ! 

Nous sommes retournés sur le lac rose avec nos boîtiers, puis ce fut l’Inde, le pays de toutes nos préférences, la Birmanie, le Pérou, la Suisse… 17 expéditions sur 5 années, avant la première exposition à Shangaï en 2010 puis la Saline Royale aujourd’hui. » La production de sel se fait plutôt à ciel ouvert, les mines sont rares, mais « mines » désigne aussi les visages, ceux de ces hommes et femmes qui vivent au contact du sel. C’est dans ce sens, au plus près de la peau, que le projet de Catherine et Seydou prend toute sa valeur. Les décors et techniques de l’extraction sont présents et peuvent à eux seuls intéresser sur l’ethnologie d’un métier, mais ils demeurent accessoires. 

Pas de dramaturgie ou de misérabilisme, chaque image se nourrit de l’empathie du photographe pour la personne qui s’offre à son objectif. Si on perçoit la dureté du labeur, ce sont les sourires, les moments de bonheur et l’humanité qui prévalent. Des images d’émotions.
 

Une exposition monumentale d'humanité


« Mines de Sel » est leur projet emblématique : 5 années de reportage, 17 expéditions, une exposition monumentale à la Saline Royale d’Arc et Senans où sont présentées depuis le début de l’année près de 200 images issues de 12 pays, avec projection des films réalisés par Seydou Touré sur un écran de 4 mètres, kakémono géant, panoramique de 7 mètres de haut, banderole de 
10 mètres sur 4 sur le conseil régional de Besançon, photos géantes de 4 mètres 80 sur 3 mètres dans la Berne puis dans le jardin à partir du mois de juin, …., et 163 photos réparties dans 3 salles dédiées respectivement à l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud. Une exposition comme peu de photographes en ont conçue dans leurs vies. Les photographies, réalisées en argentique et en numérique, sont principalement monochromes, dans la tonalité chaleureuse du sépia qui semble pour l’occasion conjuguer le noir et blanc qu’affectionne particulièrement Seydou Touré et la couleur qui est à la base de la plupart de leurs reportages. 

« On a voulu avant tout montrer les corps et les visages, l’émotion d’un geste ou d’une attitude. Pour cela le monochrome est plus efficace, mais à la demande des organisateurs nous montrons aussi les décors et les équipements, des photos plus documentaires, en couleur. » La sélection des 176 images s’est faite à partir d’une présélection de 3000 clichés et un architecte a été sollicité. 
« On a toujours monté nos expositions nous-mêmes, là non, trop important, trop d’exigences. On a eu droit à un architecte et pas n’importe qui, Jean-Pierre Breuillot, celui qui avait mis en valeur, de si belle manière, l’Origine du Monde de Courbet au Louvre ! On est très fiers de cette exposition.»

Une exposition qui, aussi monumentale soit-elle n’est qu’une étape dans leur projet. Bien d’autres sites attendent le passage de ces photographes du sel. Le site de Varengeville, en France, qui après avoir refusé, les réclame à longueur de mails, mais aussi les salines de Sibérie, Roumanie, Afrique du Sud, … Peut-être pour une grande exposition en Inde en commémoration des 90 ans de la marche de Gandhi.
 

Négatif+, notre laboratoire


« Nous insistons toujours pour que les tirages de nos expositions soient réalisés par Négatif Plus. Les tirages argentiques grands formats qu’ils réalisent à partir de négatifs argentiques ou de fichiers numériques, correspondent exactement à ce que nous attendons : des couleurs vraies et du volume, de la profondeur ! bien loin des tirages numériques souvent trop en aplat, à la netteté excessive. En plus, au fil des années un véritable dialogue s’est instauré. »

 

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