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Actualité Publié le 1 avril 2019

Focus expo : Sophie Bohrt

Les dessins de Sophie Bohrt ont la grâce de la simplicité : en quelques lignes, c'est tout un monde qui se déploie avec une évidence surprenante. La noblesse des matières, la précision du geste sont les seuls indices de la sophistication qui préside à son travail, une sophistication pudiquement cachée par un apparent minimalisme.
C'est pendant sa présente exposition, à la galerie POS (il ne reste que quelques jours pour y courir !) que nous avons pu découvrir ses dessins : l'occasion d'échanger quelques mots avec elle…
Photographies ci-dessus © Patrice Long

 

Comment êtes-vous venue au dessin ?

Sophie Bohrt : Le dessin est venu après la peinture : j’ai fait les Beaux-Arts d’Annecy, de St Etienne, de Genève, et je me suis ensuite installée à Paris. Je me destinais à la peinture que j’ai alors beaucoup pratiquée et, lorsque je me suis installée à Paris, une de mes exposition a été remarquée par un designer de Deshoulières. J’ai ainsi dessiné un service de table, puis un deuxième chez Gien, puis un troisième chez Raynaud, etc. Et ce qui est amusant, c’est que je renouais de façon fortuite avec des traditions familiales : mon grand-père et mon arrière-grand-père paternels étaient designers dans les arts de la table. En outre, du côté de mon père, tout le monde est architecte ; or je me retrouve à faire des projets pour l’architecture intérieure et notamment pour les arts de la table. C’est assez drôle.

Et puis mon travail a évolué. Plus les années passaient plus j’avais envie de faire une économie de moyens, pour en dire plus. L’idée a germé en tentant de réduire les coûts que représentent l’impression d’un motif dans une assiette. Sur les faïences surtout, aux surfaces plus irrégulières que la porcelaine, la tradition est de couvrir l’objet de motifs pour en cacher les défauts. Mais, aujourd’hui, l’art de la table a beaucoup évolué : depuis que la gastronomie est à la mode, on trouve dans les assiettes un design de formes, très blanc, parce que ce sont les chefs qui font le décor avec les mets. Ce fut un coup dur pour de nombreux porcelainiers et designers, et j’ai profité d’une exposition au Purgatoire, rue de Paradis, dans le cadre du Off de Maison et Objets, pour présenter des objets que j’avais customisés, notamment des décors sur la vaisselle de Pillivuyt. Je voulais montrer aux éditeurs, aux fabricants, aux clients, au grand public que l’on pouvait avoir un motif élégant, toute modestie gardée, avec un coût de fabrication le plus bas possible. D’où la ligne claire, d’où la monochromie, d’où la recherche du dessin. J’étais alors un peu inquiète en me disant ‘mais tu ne fais plus de peinture’ – et puis je me suis souvenue qu’il fallait que j’aille vers ce que j’aime, sinon je ne ferais pas ce métier. Ce fut comme lorsqu’on va visiter un nouveau pays et que l’on a le coût de foudre : on y revient, on y revient, on y revient… alors je suis revenue au dessin. Et j’ai découvert que ces travaux monochromes, ultra-contemporains – même si mes motifs sont du baroque revisité, organique, végétal – pouvaient susciter des commandes auprès de grands collaborateurs dans des lieux de prestige. C’est donc une aventure que je ne suis pas prête de quitter, surtout après l’expérience que je suis en train de vivre, les présenter en galerie…

 

Quels outils, quelles matières utilisez-vous ?

Sophie Bohrt : Je travaille sur de la céramique, du verre, de l’ardoise, du cuir, des papiers artisanaux… Pour le cuir par exemple j’emploie des feutres à l’alcool et à la poudre d’or ; pour les dessins sur papier c’est de la plume, des plumes japonaises avec une encre de chine très noire, japonaise également. Il m’arrive d’utiliser le crayon, mais j’ai alors la plume à côté de la feuille, à disposition : j’avance une forme très légère au crayon puis je travaille à l’encre à l’intérieur. C’est comme cela que j’ai fait mes fleurs, par exemple. Mais ce tracé préliminaire n’est pas une composition globale, il me sert plutôt à cerner un espace dans lequel je vais venir travailler un effet. Je ne fais jamais d’esquisse pour la composition entière du dessin – je sais ce que je veux, ça me suffit !
 


Par exemple ?

Sophie Bohrt : A l’exposition, il y a du travail sur cuir, un cuir de Cordoue gaufré. Il y a donc déjà un motif très classique, géométrique, et mon travail, tout simplement, c’est une trame qui vient se glisser entre les motifs, pour à la fois les souligner et peut-être raconter une toute autre histoire. Ce sont deux mondes qui se percutent.

Sur papier il y a de petits paysages, à la fois un peu abstraits et un peu figuratifs, des panoramas très horizontaux au centre de la feuille. Il y a aussi des ensembles floraux, ou d’autres dessins en or et noir présentant des compositions organiques, baroques, des motifs qui apparaissent et redisparaissent dans l’abstraction… Le trait commun entre tous ces travaux est une même écriture de traits fins juxtaposés, de rythmique. Je m’amuse beaucoup, je passe mon temps à faire ça !
 


C’est une pratique quotidienne pour vous ?

Sophie Bohrt : Quasi-quotidienne, oui, mais j’aimerais en faire 20 heures par jour !.. Comme beaucoup d’artistes, je suis dans un schéma très obsessionnel. C’est aussi comme cela que le travail se nourrit, il y a une mémoire du corps : comme un musicien qui répète, la main s’exerce et enregistre le trait, une dextérité se met en place au fil du temps. Je suis parfois en mode automate, c’est très curieux ce qu’il se passe dans ces moments-là. C’est jouissif, tout d’un coup on se dit : « ça je sais le faire, et ça aussi je sais le faire ! », tout se déploie. Pour reprendre l'image du musicien de jazz qui fait son impro, les thèmes reviennent entre les notes, les liens se créent et c’est là que l'on se lève pendant un concert… J’ai la même chose en dessin, je vois des choses qui arrivent !

La mine est loin d’être tarie. Un jour je me lasserai, fatalement, je passerai à autre chose ; mais il y a encore plein de pistes à explorer, notamment passer sur des formats beaucoup plus grands. Quand j’ai vu mes dessins encadré je me suis dit que c’était encore un peu… timide ! Il faudrait que ça claque, que ça en impose, déployer la même finesse sur des surfaces bien plus grandes.

 

Il y a une chose assez fascinante dans vos dessins, c’est le glissement du simple tracé, très linéaire, à l’impression de volume…

Sophie Bohrt : J’ai une plume qui est très, très fine, et je travaille sur des surfaces très irrégulières – des papiers très texturés, des plaques d’ardoise. Ce sont des parcours organiques, minéraux, c’est comme si je me baladais dans un espace naturel. Comme je le disais précédemment ma main a pris une assurance, je n’ai pas besoin d’appuyer pour avoir le trait juste, donc j’effleure la surface et, sur ces matières, mon trait ne s’imprime pas partout. Comme je suis dans la répétition, tout d’un coup des volumes se créent – et cela m’arrange, j’étais par exemple en train de faire une pétale, en l’occurence. Et à chaque découverte, à chaque support il y a cette écoute très attentive du corps, de ce qui passe, de ce que je regarde, je veille toujours à être dans un confort absolu pour être le plus performante possible. Je découvre des choses dans certaines conditions et je les exploite, et puis parfois j’ai une autre énergie, c’est un autre jour, un autre matin, il se passe autre chose dans ma vie et j’ai envie de tirer un trait, littéralement ; alors j’appuie sur ma plume.

 

Vous apportez un grand soin à l’encadrement de vos oeuvres…

Sophie Bohrt : Chaque dessin trouve sa réponse par le cadre ou le passepartout. Pour les dessins à l’encre avec des ors, on a trouvé ces cadres mordorés qui s’accordent à la fois avec l’or et avec le noir, comme si on les avait mélangés. Je travaille beaucoup sur des papiers clairs très légèrement teintés, ivoires, bleus, ou gris, et vous proposez des cadres en métal, en bois, brillants ou mats, toute une palette qui vient prolonger mes recherches. C’est pour cela que j’adore faire ça : je n’ai pas l’impression de me contraindre à la nécessité factuelle ‘il faut encadrer’ – au contraire. Choisir un passepartout, sa taille, sa couleur, le décentrer parfois… le cadre vient vraiment border et communiquer avec ce qui est à l’intérieur, avec l’oeuvre. C’est d’autant plus satisfaisant pour moi que, par le passé, j’ai beaucoup travaillé avec des éditeurs, des commerciaux qui ont leurs lignes éditoriales, leurs besoins, et qui, à la dernière minute, alors que le projet est prêt à être livré, font changer les couleurs, font changer les motifs, la disposition. C’est de l’art appliqué, cela m’oblige parfois à trouver des compromis, des nouvelles solutions et cela m’enrichit, j’adore le faire. Mais avec mes dessins je suis seule maître à bord, je décide que ce dessin sera présenté comme ça. Il n’y a pas quelqu’un qui va me dire ‘et si on changeait telle chose ?’ C’est une étape pour moi, en ce moment, de venir ici et de faire ce travail, de choisir de A à Z comment mes dessins doivent être vus. J'ai rarement l’occasion de faire. Et c’est pour ça que je veux faire des projets en galerie. Sur des grands formats !

 

Sophie Bohrt

Galerie POS
49 rue d’Hauteville
75009 Paris

Du 28 mars au 3 avril

 

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