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En photo Publié le 4 juillet 2015

Gueule d’Ange – Numéro 4 – Jean Patrick Capdevielle

C'est une histoire d’amitié et d’estime ( réciproque, je crois… ). 


Il y a quelques années – je ne me souviens plus très bien à quelle occasion – je suis entré dans un labo photo de la rue La Fayette, quelques rouleaux de film à la main. Le maître des lieux, après m’avoir fixé pendant quelques instants, m’a dit me reconnaître et a tenu à me montrer le verso des très beaux tirages couleur qu’il exposait dans son magasin. Imaginez ma surprise : au dos de chacune de ces photos – qu’il avait prises en Extrême Orient – figurait le nom d’une de mes chansons… 

J’ai eu beau chercher une caméra cachée, je l’ai pas trouvée… 

Emu, intrigué ; j’ai sans doute bafouillé quelques remerciements et laissé mes films – que j’ai récupérés quelques jours plus tard. Philippe Lopez (Monsieur Négatif+) et moi sommes convenus de nous revoir et, bien entendu, nous ne nous sommes pas revus… 

Quelques années plus tard – six mois avant la sortie d’Hérétique # 13, mon premier album studio depuis quinze ans – j’ai créé le site jpcapdevielle.com, dans l’espoir de me passer des majors, pour diffuser ma musique. 

Un des premiers messages que j’ai reçus sur le site venait de Philippe L. : il m’annonçait que « sa petite entreprise avait pris un peu d’ampleur » ; qu’il éditait un magazine photo portant le titre d’une de mes chansons (Gueule d’Ange) ; qu’il souhaitait faire paraître une pub pour mon album dans son magazine et qu’il se mettait à ma disposition pour réaliser la pochette de l’album. 

Nous nous sommes lancés ensemble dans cette aventure ; Philippe a pris la photo de la «Une» ; Kashia Oster a réalisé les superbes maquettes (à partir de photos de friches industrielles et de reproduction de mes peintures) ; et j’ai joué les D.A. dilettantes – je tiens à disculper mes deux complices: je suis seul responsable de la présence obsédante de chaussettes rayées à chaque double page ! 

Le résultat de cette collaboration a dépassé mes espérances les plus déraisonnables et me semble être le parfait reflet graphique de la musique contenue dans mon album. Avant que commence la création de cette pochette, je rêvais d’une photo pris par Anton Corbjin et d’une maquette réalisée par Stylorouge… aujourd’hui, devenu beaucoup plus ambitieux, j’espère que Philippe et Kashia auront encore envie de travailler avec moi pour le visuel de mon prochain cd. ! 

Jean-Patrick Capdevielle 



Jean Patrick Capdevielle en treize questions



Numa Bénézech : Hérétique # 13, votre premier album après quinze ans de silence, nous tombe dessus comme «Les Enfants des Ténèbres et les anges de la rue», il y a vingt sept ans: on ne l’attendait pas, il n’y a rien de comparable dans la chanson française – ou dans le rock français, si vous préférez – et on se rend compte, en l’écoutant, que la place unique que vous avez eue dans la musique de ce pays, au début des années 80, n’a jamais été prise par personne … Pensez-vous que cet album aura le même extraordinaire succès que son «illustre ancêtre» 

Jean-Patrick Capdevielle : J’espère bien qu’on l’entendra jusqu’à la planète Mars. 

N.B. : J’ai lu à propos de l’écriture de cet album – sur les sites de vos fans et sur certains posts de votre propre site, les explications les plus diverses… Première thèse : une amie vous aurait demandé, alors qu’elle était enceinte, de chanter pour le bébé qu’elle portait ; vous auriez pris une guitare – que vous n’aviez pas touchée depuis près de cinq ans – et, dans la foulée de ce qui devait être un petit «concert privé» d’un quart d’heure, vous auriez composé plus de vingt titres – dont bon nombre se retrouvent sur cet album. Deuxième thèse : le décès d’un de vos anciens musiciens vous aurait profondément affecté et les titres d’Hérétique # 13 vous seraient venus naturellement après que vous ayez chanté, à sa mémoire, plusieurs chansons datant de vos débuts. 

Il y a encore d’autres histoires, plus exotiques les unes que les autres : laquelle est la bonne ? 

J-P.C. : C’est une question trop personnelle… En tout cas, je ne suis pas certain qu’un bébé ayant entendu ma voix in utero deviendrait un amoureux de la musique. 

N.B : Votre agent m’a rapporté les réactions des deux seuls D.A. de majors que vous l’avez laissé rencontrer… A l’écoute de vos maquettes, le premier aurait dit: «Je suis surpris d’aimer autant» et le second : «C’est bien, mais il y a quand même beaucoup de mots !». Est-ce ce «calibrage» annoncé ; cette menace d’une inévitable emprise d’un marketing «raboteur» ; ou les méthodes de travail standardisées des majors et leur conception utilitariste de la musique qui vous ont fait prendre la décision de vous passer d’elles, ou vous êtes-vous simplement laissé porter par l’air du temps ? 

J-P.C. : J’ai simplement eu peur, en signant avec une major, de devenir une statue de cire longtemps avant d’entrer au musée Grévin. 

N.B : Hérétique #13 sort en magasin, avec l’aide d’un distributeur indépendant, après un assez brillant début de carrière sur le net – on m’a dit que vous avez vendu plus de 2000 cds en un quart d’heure, à minuit, le vendredi 13 octobre – jour de l’ouverture des pré-commandes de l’album. Votre site – créé, il y a huit mois sans aucune communication media – reçoit un millier de visites par jour et j’ai pu constater que votre ancien public, s’il vous est resté fidèle et a aussi entraîné avec lui une nouvelle vague de fans, de vingt à vingt cinq ans. Le plus étrange, c’est que tout ce petit monde semble vous idolâtrer autant en tant qu’artiste qu’en tant que personne : on se met à votre disposition pour vous aider dans votre aventure ; on vous appelle «Chef» ; «Boss» ; «Mon poète» ; ou même «Maître» (!!!). 

Vous n’avez jamais pensé à créer une secte ? 

J-P.C. : Je ne serais pas un bon gourou : je n’aime pas porter de sandales. 

N.B : Vous avez été un énorme star au début des années quatre vingt : vous faisiez partie de ces artistes qui ne peuvent pas traverser une rue sans qu’on leur demande dix autographes, ni entrer dans un restaurant sans que tous les regards se tournent vers eux. 

Quel effet çà vous fait de pouvoir marcher dans la rue sans que personne ne vous reconnaisse ? 

J-P.C : Cà m’évite d’avoir à me regarder dans un miroir toutes les quinze minutes pour voir si je reconnais bien le fils de ma mère. 

N.B : La réalisation d’Hérétique #13 semble avoir passionné bon nombre de musiciens de la scène rock actuelle : Philippe Almosnino des Wampas – qui trie ses collaboration sur le volet – joue de la guitare sur presque tous les titres ; Cali a tenu à vous envoyer ses encouragements ; comme le violoniste de Louise Attaque ; David Hallyday a enregistré les batteries de huit titres et souhaite vous accompagner en tournée ; Jen Jordan – la chanteuse du mythique «Mary Modified» – chante en duo avec vous … 

Quel effet cela vous fait-il d’être soudain reconnu par des musiciens aussi divers ? 

J-P.C : Je crois que je vais recommencer à porter des lunettes noires. 

N.B : Dans Hérétique #13 vous abordez, sur un ton souvent ironique, des sujets très divers : la morosité de l’époque reflétée par la télévision ; la problématique de l’espoir au 21ième siècle ; la menace de l’impérialisme américain ; les pièges de l’homosexualité refoulée ; la menace d’une dictature souriante ; les «charmes» de femmes savantes ; le leurre de la démocratie ; la nostalgie de la vie tribale ; les conséquences de «l’anthropocentrisme» ; les individus restés bloqués à une période de leur vie ; les conflits de l’adolescence ; la dérision et l’importance de l’amour… Et j’en oublie… Est-ce que c’est tout ce que vous aviez à dire ? 

J-P.C : J’aurais peut-être pu écrire une chanson sur l’évolution du prix de l’immobilier dans le sud de l’Angleterre ; j’aime bien les sujets d’intérêt général. 

N.B : Quelles sont vos influences dans la chanson française et comment vous situez-vous par rapport à Francis Cabrel ? Jacques Brel ? Georges Brassens ? Téléphone ? Arno ? Léo Ferré ? Jean-Louis Murat ? Alain Bashung ? Gérard Manset ? 

J-P.C : Ailleurs… J’essaie juste de faire du rock en français 

N.B : Du rock français ? 

J-P.C : Non, du rock en français. 

N.B : Vous avez fait trois tournées et puis plus un seul concert depuis quinze ans… Vous n’aimez pas la scène ? 

J-P.C : Si… Mais je suis peut-être un type qui fait juste une tournée tous les quinze ans… 

N.B : En 1993, vous avez cessé d’enregistrer des albums et vous êtes parti faire des études de cinéma à UCLA ; à votre retour, vous avez réalisé quelques clips mais vous avez vite laissé tomber la réalisation pour vous lancer dans un genre musical nouveau à l’époque le «néo-opératique» (un mélange de mélodies pour voix lyriques ; de rythmiques lounge et d’orchestrations classiques, sur des textes que vous écriviez en italien du 14ième siècle !!! ). Ce «cocktail» a connu un énorme succès à l’étranger – votre premier album du genre (Emma Shapplin : Carmine Meo) s’est vendu plus de deux millions d’exemplaires et le second (Atylantos) a des chances d’être monté sur scène aux Etats Unis. Vous semblez pourtant, à nouveau, changer de voie ; êtes-vous un velléitaire ? 

J-P.C : En fait, mes projets «néo-opératiques» m’avaient contraint à me transformer en dresseur de soprano… C’est un métier dangereux et j’en ai eu vite assez de me faire planter des couteaux dans le dos… 

N.B : Il y a pas quelques années, vous avez intitulé un de vos albums L’ennemi public ; votre dernier bébé s’appelle Hérétique # 13 – essayez vous de trouver des étiquettes accrocheuses pour titiller les média ou vous sentez-vous vraiment mal aimé ? 

J-P.C : Il y a quelques années, j’étais parano ; aujourd’hui, je sais qu’il n’y a que ma concierge et mon psy qui ne m’aiment pas. 

N.B : Et Hérétique #13… Pourquoi ? 

J-P.C : Je cherchais un titre en neuf lettres se terminant par «ique»… et puis c’est aussi mon treizième album, je crois.


 

Les sept vies de Jean-Patrick C. 


Il y a un avantage à passer son bac à quinze ans: au lieu d’aller à la fac – et en prétextant des étude de médecine, puis de sciences économiques – on peut hanter pendant quatre ans les salles d’art et d’essai et les premiers concerts de rock. Lorsqu’on se résout à «passer aux choses sérieuses», on n’a jamais que dix-neuf ans. 

C’est à cet âge respectable que ce fils unique de la petite bourgeoisie parisienne décide de se passer de papa/maman et de gagner de quoi se payer les voyages qu’il a en tête. Lui qui connaît par coeur l’Angleterre et sa musique, veut découvrir le pays des Dogons, les îles des mers du sud et New York. 

Il devient donc mercenaire: dans la presse «jeune» – chez Filipacchi –, puis partout où on le paye assez pour qu’il puisse s’offrir son prochain voyage ( France Dimanche, Actuel, la presse communiste, Publicis ) ; tout est bon pour financer un W.E. à Londres ; trois mois à N.Y. ; une traversée des Etats Unis en bus Volkswagen. 

Ce sont les années hippies ; il devient proche d’Eric Clapton et côtoie toute la scène londonienne de la fin des années soixante. C’est une vie de désordre et d’excès, sans vraie direction, mais elle ne l’inquiète pas: il sait depuis l’enfance qu’il aura un jour assez d’argent devant lui pour devenir peintre – comme son arrière grand oncle, mais sans crever de faim… 

Et ce jour vient ! J-P a les cheveux jusqu’au milieu du dos ; il conduit une antique Jaguar qui consomme autant d’huile que d’essence et décide de créer un mensuel pour jeune fille sentimentales, dont il dédie le premier numéro à Timothy Leary; le pape du L.S.D. (!!!) 

Contre toute attente, c’est un succès ; il se débarrasse vite du bébé et, avec l’argent de la vente, s’offre une année sabbatique dans une île des Baléares où, depuis quelques années, se rassemblent ses semblables. 

La peinture n’a qu’à bien se tenir : Capdevielle arrive ! L’affrontement sera de courte durée: au bout de neuf mois passés dans une écurie reconvertie en atelier, il se rend compte que la solitude l’ennuie et pose ses pinceaux: il continuera à peindre mais n’en fera certainement pas un métier. 

Une guitare traîne dans un coin: il la ramasse. Quelques chansons plus tard, de retour à Paris, il présente son travail à un directeur artistique; un contrat est signé la semaine suivante. Le président d’une major, qui cherche à se faire un nom, décide que Capdevielle n’est autre que Rimbaud et Mick Jagger réunis en une seule personne et entreprend de le faire savoir. 

Nous somme début quatre vingt, Capdevielle écrit «Quand tu es dans le désert» – l’hymne d’une génération – ; les albums de platine et les tournées se succèdent: après «Les enfants des ténèbres et les anges de la rue», c’est «Deux», puis «Le long de la jetée» et enfin un double live quasi-légendaire : «Dernier Rappel». 

Dernier rappel… Il a annoncé la couleur… mais personne ne l’a entendu. Pourtant, c’est fini ! Il en a marre du cirque médiatique ; de ses «collègues» de la variété poisseuse – qu’il est bien contraint de côtoyer – et même son intérêt pour la vie de rock star s’est éteint. Il fera pourtant huit albums de plus, dans les styles les plus divers – dont les excellents «Politiquement correct» et «Vertigo». Il continue à vivre des «subsides» des majors, mais on le voit de moins en moins à la télé et dans les magazines – et il ne s’en porte pas plus mal… 

En 1993 c’est la rupture – qu’il pense définitive. Pendant deux ans, il part étudier le cinéma à UCLA.; quand il revient, il réalise quelques clips, mais là non plus n’est pas le bonheur… 

La perspective de consacrer trois ans de sa vie à préparer un long métrage et l’idée de devoir motiver plusieurs dizaines de techniciens et de comédiens l’amènent, une fois de plus, à changer de direction. 

Son père écoutait de l’Opéra et il a, depuis longtemps, écrit – quand elles lui venaient – des chansons inspirées des compositeurs italiens du début du vingtième siècle. Incapable de les chanter, il les mettait dans un tiroir. Mais Boccelli arrive et un directeur artistique (encore un ) se souvient de ces mélodies. Quelques mois pour mettre tout çà en forme ; un casting pour trouver une apprentie soprano ne pesant pas cent vingt kilos et c’est l’album «Emma Shapplin : Carmine Meo» 

Triomphe immédiat : Le cd fera le tour du monde et sera vendu à deux millions et demi d’exemplaires dans quarante pays. Capdevielle récidive en 2001 avec un opéra néoclassique «Atylantos», inspiré de la légende de l’Atlantide. 

Mais le métier de dresseur de soprano est une occupation dangereuse ; lassé de recevoir des coups de couteau dans le dos, Capdevielle abandonne très vite les castafiores à leurs trilles. 

Est-ce parce qu’on lui a demandé de chanter pour un enfant encore à naître, ou parce que la mort accidentelle d’un ami musicien l’a bouleversé, qu’un week-end de la fin 2004 – alors qu’il affirmait que cela ne lui arriverait jamais plus – il ressort une guitare qu’il n’avait pas touchée depuis près de cinq ans et compose une vingtaine de chansons en quelques heures ? Les bruits les plus divers courent à ce sujet, parmi ses fans. Il n’en confirme et n’en dément aucun. 

Deux semaines après ce W.E., les paroles sont écrites – l’ensemble formera, après plus d’un an et demi d’un travail acharné en studio, le coeur d’ «Hérétique # 13» ; un ovni aussi fort et aussi inclassable que «Les enfants des ténèbres et les anges de la rue» son premier album… 

Pour Capdevielle, qui déteste les retours, Hérétique # 13 est sans doute un début; peut-être le début d’une nouvelle vie ( la cinquième, la sixième, la septième ? Il ne sait pas… et il n’aime pas compter ). 

 
 
Numéro : 04 Spécial Jean Patrick Capdevielle
Janvier – Fevrier – Mars 2007


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